Entretien Léo Baron - Florence Barthélémy
Eté 2018.
« La crue du dedans et du dehors passent l’une dans l’autre. L’illimité rentre dans sa vie…Il distingue dans ce crépuscule assez de la vie antérieure pour saisir ces deux bouts de fil sombre et y renouer son âme. » Jean-Louis Chrétien.
Il y a eu tout d’abord des enfants, des maisons, des décors. Quand est venu le temps de la peinture ?
J’ai toujours griffonné mais je ne me sentais pas légitime. Je ne pensais pas pouvoir accéder à ce royaume, c’était comme un territoire sacré.
Disons qu’il y a eu un cheminement avec quelques points forts, des moments de révélation pour moi comme la découverte de Michaux à la galerie Carré : c’est alors un choc visuel, esthétique intense. Lié en grande partie au fait que cela échappait à la référence, au langage, il y avait de la danse, de l’infra verbal. Je me sentais prisonnier et là, tout à coup, la liberté !
Puis, dans les années 80, je fais une rencontre décisive, l’architecte Yann Brunel avec lequel j’ai collaboré pour des maquettes et des projets d’architecture. J’ai beaucoup appris avec lui, l’exigence, l’engagement dans la durée, l’attention aux détails : j’étais un bon buvard et sa confiance totale en moi m’a donné un culot fou,
Mais cela a pris beaucoup de temps.
Le papier était là et le pinceau aussi mais surtout les feuilles de contreplaqué, de la matière et des outils, râteaux, plumes de pintade, j’étais attiré par les outils « qui ne faisaient pas peintre ».
Puis l’acrylique est arrivé et j’arrivais à travailler la laque et l’acrylique en même temps.
J’ai changé de support, bois/vélin/tissu, j’ai eu beaucoup d’interrogations, car certains supports me résistaient, je n’y arrivais pas : paradoxalement c’est à ce moment là que j’ai commencé à me sentir peintre. Ce qui est important, c’est la connaissance du transmetteur, c’est le pinceau qui va te poser des questions et si tu ne les résous pas, tu ne vas pas pouvoir travailler.
C’est dans mon travail le temps des traces et d’une écriture dans la mouvance de Michaux, la gestuelle de Pollock, le travail sur la matière de Tapies. En 2012, j’ai repris de petits formats au pinceau, dans une sorte de continuité avec le travail de maquette, les dessins réalisés lors de mes travaux d’architecture.
Je suis toujours dans l’idée de relier ces commencements avec ce que je peins aujourd’hui.
Comment définir le moment du travail ? On imagine une tension physique, entre l’extrême concentration et une attention flottante à ce qui est autour …
Oui, je fais le vide, c’est un ressenti physique très important. Ce qui prend place est un flux qui est à la fois contrôlé et très libre. Le travail de la légèreté est fondamental, c’est une danse. Tu donnes le mouvement aux éléments et pour donner la vie, il faut que ce soit dans le corps, que ça passe par le corps : mouvements, respiration, rythme, énergie. Après toutes ces années, j’ai installé une forme de connaissance de soi. Comme un athlète.
Je ne calcule pas, je n’ai pas de plan préétabli, je pars : c’est un acte dans sa pureté même, des possibilités, du désir. Une session va durer 4, 5, 6 heures. Une session au sens musical, cela se joue en une seule fois, je n’ai pas de repentir possible
Quand je commence je ne sais pas ce qui va se passer. Et ça ne m’intéresserait pas du tout !
Il y a une continuité, pas de début- milieu- fin, les signes tracés par le pinceau s’enchaînent, ils ne signifient rien de précis mais cela a un sens. Comme les premières écritures, cela a plus à voir avec l’abstraction.
On est frappé par cette apparente dualité, d’un côté une densité avec ce sillage tracé par le pinceau et en regard cette fluidité faite de transparence et de recouvrement offrant à la fois une durée et un espace.
Il y a des parties denses et des parties fluides, une tension entre vide et plein, la lumière d’un côté, la densification de l’autre…mais c’est un couple, la partie graphique n’est pas séparée de la peinture.
Les aplats : c’est ce qui me rapproche le plus de la peinture évidemment. Ce travail sur les transparences est plus difficile que de tracer des points, des signes et je cherche à amener de la profondeur.
La marge aussi est importante dans mon travail, je ressens la nécessité de délimiter un espace, c’est assez rare que ce soit plein cadre.
Je réalise séparément les parties peintes et les parties graphiques, cela n’engage pas les mêmes énergies ni les mêmes matériaux. Le travail de composition vient après.
J’ai en tête des assemblages précis puis parfois tout se mélange et je perds ce que j’avais créé.
Mais finalement est-ce si important ? Il y a de nouvelles combinaisons, des variations infinies et c’est une grande jouissance, cette sensation d’illimité.
Le travail sur les grands formats est venu peu à peu, j’avais le désir d’une confrontation avec un espace plus vaste qui s’impose à celui qui regarde l’oeuvre.
Cela amène autre chose il me semble. Et paradoxalement, tout en allant vers ces pièces plus grandes, je vais vers un allègement, j’accueille le vide, sans chercher à occuper tout l’espace.